« Il m’attendait » : récits de rencontres avec de grands prédateurs

Bergers, éleveurs ou naturalistes nous racontent leur rencontre avec un grand prédateur : loup, lynx ou ours. Souvent avec le sentiment que, des deux, c’est l’animal qui maitrise le mieux la situation.

Bon an mal an, les grands prédateurs se réinstallent dans les montagnes françaises. Loups, ours et lynx cohabitent aujourd’hui avec les humains sur les espaces de moyenne ou de haute montagne. Si les médias se font l’écho des conflits que cette cohabitation peut susciter, peu d’histoires rendent compte de la vie quotidienne entre ces différents habitants des montagnes, et notamment du moment particulier de la rencontre. Une rencontre toujours furtive et inattendue, souvent inquiétante et émerveillée. Les témoignages qui suivent, recueillis par Reporterre, ne disent pas si la présence des grands prédateurs est ou n’est pas une bonne chose. Ils racontent une rencontre avec des animaux sauvages qui transforme la perception que ces personnes ont de leurs lieux de vie et de travail.

« J’ai remarqué qu’il manquait une petite agnelle, une que j’avais repérée car elle était un peu maigre. En voyant quinze vautours qui volent au-dessus du parc de nuit, je me dis que le cadavre est là. Je décide d’aller voir sans les chiens de protection et sans mon chien de berger. Je pense que c’est important car sinon je ne l’aurai pas vu. J’y vais en vélo et je tombe nez à nez avec le loup. » Kevin Mouëzant garde 400 brebis dans une vallée boisée du Diois, dans la Drôme. « Ma première réaction, ça a été d’être surpris et ému pendant une seconde ou deux. Puis j’ai eu peur parce que le loup ne m’a pas regardé dans les yeux. J’ai cru qu’il ne m’avait pas vu. Je me suis demandé comment il allait réagir. La rencontre a duré trente secondes, il était à vingt mètres. Pour sortir du parc de nuit, il devait passer devant moi. Il est venu vers moi en trottinant, en m’ignorant. J’ai eu le temps de vivre la peur pour moi, puis de prendre des photos », raconte le berger de 29 ans. « Le loup est parti le long de la piste. Je suis allé chercher le cadavre de la brebis et je ne l’ai pas trouvé. J’ai eu un peu peur car l’éleveur m’avait dit qu’il y avait des meutes, c’est un endroit très boisé, je ne voyais rien. J’ai décidé de partir et, en remontant, je l’ai croisé. Il m’attendait le long de la piste forestière murée par des bois, et il s’est enfui dans les bois quand je suis arrivé à sa hauteur. »

« J’ai senti son odeur, une odeur forte, âcre »

Pierre Boutonnet est venu s’installer il y a sept ans à Villanueva de Santo Adrianno dans les Asturies, une zone de moyenne montage au nord-ouest de l’Espagne, pour vivre du tourisme lié à la présence de l’ours. La rencontre a eu lieu en août, « quand les ours se rapprochent des villages pour manger les fruits dans les vergers. Je me promène le soir tard dans un petit village des Monts Cantabriques en quête d’observations. Avec ma caméra thermique, je le repère dans un jardin en train de manger des figues. Il y a un portail entre nous, heureusement car il est à seulement quatre mètres de moi. À un moment, il se rapproche du portail, affairé à fouiller le sol. Il vient tellement près que j’ai senti son odeur, une odeur forte, âcre, un peu comme celle du cerf. Lui aussi m’a senti et il est parti. Je l’ai revu par la suite : il revenait toutes les nuits manger des fruits dans ce jardin. » Les rencontres avec l’ours, ce naturaliste ne les compte plus. « Souvent, je ne le vois pas mais je l’entends, toujours à farfouiller dans les broussailles. Des rencontres par surprise, ça m’arrive souvent. Dès que l’ours me repère, souvent avant moi, il a très peur et s’en va. Je vois juste son dos qui disparaît. »

lynx dans le juraUn lynx dans le Jura. © Noël Jeannot

Noël Jeannot est un des premiers à avoir vu le lynx dans le massif du Jura. C’était en 1988 mais le souvenir de sa première rencontre est vivace. Près d’un cadavre de chevreuil, il l’attend plus de dix heures sur son escarpolette suspendue à un arbre : « Tout à coup, j’ai l’impression que quelqu’un me regarde. Je me retourne. Il est derrière moi. Mon téléobjectif braqué dans le mauvais sens, je reste cinq minutes du mauvais côté à le regarder de travers. Le lynx est assis. Il attend. » Depuis, le retraité d’un centre de nature a souvent recroisé le félin dans les grandes forêts de résineux du Haut-Doubs, où il vit depuis plus longtemps que l’animal — ce dernier a été réintroduit en Suisse en 1974. « Parfois, le lynx me voit, il reste là, il ne se sauve pas spécialement. Les observateurs de loups ou de lynx racontent souvent que l’animal ne bouge pas quand il est observé. »

« Quand je me relève, j’ai un loup en face de moi »

Encore un berger et un loup. Un vacher plus précisément. Patrick Bernerd garde en estive plus de deux cents vaches et cent chevaux pour sept propriétaires différents dans la réserve naturelle du Vercors. Il se souvient de tous les détails de sa rencontre avec un loup, le 8 mai 2020, à trois heures de l’après-midi « précisément » : « Je suis en train de faire une clôture. Quand je me relève, j’ai un loup en face de moi. À vingt mètres. Tout près. Des yeux jaunes verts, un gros, 45 kilos, couleurs marron-gris. Là, ton corps bouge plus, ton cerveau non plus. Je n’avais rien. Je ne savais pas où était le chien. Les poils se redressent. Qui part ? C’est le loup qui est parti. »

Comment expliquer cette rencontre surprise ? Pour Patrick, elle a été possible grâce au confinement. C’est lorsqu’il retourne pour la première fois dans des alpages déserts qu’il tombe sur l’animal. « Le loup, il ne faut pas le chercher, c’est lui qui vient te trouver. Pourtant il est là, tous les jours à côté de toi. » Le prédateur sauvage l’observe donc, le plus souvent à son insu.

À ce titre, la rencontre n’en est une que pour l’humain, comme le raconte Kévin : « J’avais lu [le livre] Les diplomates de Baptiste Morizot en 2017. Il racontait que quand il avait vu le loup dans les Cévennes, pour lui c’était un événement et pour le loup c’était un non-événement. J’ai exactement le même sentiment. J’ai trouvé la disproportion dans la relation étonnante. » Le berger s’interroge encore : « Je m’attendais en croisant un animal sauvage à ce qu’il me regarde dans les yeux et qu’il fuit, et ça a été l’inverse, il ne m’a pas regardé et il n’a pas fui, poursuit le jeune homme. Il m’a forcément entendu arriver sur mon vélo, qui fait du bruit sur les cailloutis. Pourquoi est-ce qu’il m’a laissé approcher, pourquoi s’est-il laissé voir ? Peut-être un truc de démonstration de force, presque d’humiliation. C’est un peu fort, mais c’est pour forcer le trait : en mode, je suis là et je ne vais pas partir en courant parce que tu arrives. »

ours espagnolUn ours espagnol. © Noël Jeannot

Après une double attaque de son troupeau, Kévin a eu l’impression d’être sur le territoire du loup. « Le lendemain, je vois une crotte sur un chemin que je prends quatre fois par jour, devant ma caravane. S’il voulait que je la voie, il n’aurait pas été ailleurs. Ça crée le sentiment qu’il marque son territoire, qu’il se rend visible. Les éleveurs ont aussi ce discours : le sentiment de se faire narguer, que le loup les défie. » Patrick a lui aussi vu un deuxième loup, la même année. C’était dans le Trièves, cette fois, sur ce plateau agricole au sud de Grenoble où il élève à l’année quatorze vaches allaitantes. « Je travaillais sur mon tracteur en panne et, d’un seul coup, le réparateur se met à hurler. Le loup est en face de lui. Plus jeune, plus maigre, plus gris que l’autre. Il a pissé devant nous et il est parti. » Les hiérarchies se renversent : c’est l’animal qui maîtrise le territoire.

lynx_noël jeannot© Noël Jeannot

« Ça m’a énormément perturbé de devoir être armé »

« L’ours est un animal qu’on ne rencontre pas mais qu’on imagine en pistant ses traces. » Louis Espinassou, « montagnard naturaliste » selon ses termes, est passionné par l’ours depuis son adolescence. « J’ai pu l’observer trois fois, de loin, après huit années de pistage et de compréhension de ses habitudes. Je suis sûr qu’on s’est souvent rencontré mais avec son odorat, il m’a perçu avant que je ne le voie. Parfois, je suis sur une piste, je viens vers lui. Puis cette piste s’arrête brusquement, je sais qu’il est tapi quelque part et qu’il attend que je m’en aille. » L’éducateur à l’environnement est également berger dans la vallée d’Ossau au cœur des Pyrénées. Et là, c’est une autre affaire.

Louis explique qu’il a « toujours une appréhension dans la poitrine. Pour les bergers, c’est un poids sur nos épaules à la limite du supportable. En berger fromager, on a des rythmes de travail de 15-18 heures par jour. Donc on n’a pas beaucoup de temps pour se reposer, et avec la menace perpétuelle que l’ours attaque… La nuit, je dors habillé pour être opérationnel, les bottes en face de moi pour être prêt à intervenir en cas d’attaque. Pour l’instant, je n’ai pas eu de dégât. » L’ours n’a jamais disparu des Pyrénées mais son aire de répartition s’élargit dans les départements français. « Dans la vallée d’Ossau, nous avons toujours vécu avec les ours. Ils ont toujours bouffé nos brebis. Mais quand la pression a augmenté et que je me suis posé la question de dormir avec un fusil, ça m’a énormément perturbé de devoir être armé. » Il conclut : « Je vis avec deux vérités contradictoires et il faut que je me démerde. »

L’attaque n’est pas toujours aussi redoutée. « Une fois que tu es sûr qu’il y a de la présence lupine, tu es plus attentif aux signes des chiens, tu comprends mieux quand il est là. » Après avoir travaillé en Savoie dans les alpages, Kévin a choisi le Diois sachant que cette région abritait des loups : « Je cherchais à travailler dans un endroit boisé, un milieu fermé, là où il y a de la prédation. Je voulais voir comment ça se passait. C’est un choix technique. Ce qui est intéressant c’est moins la rencontre avec le loup que sa présence continuelle. Je ne suis pas tant fasciné par le loup que par le travail avec les patous. » Le jeune berger travaille avec deux chiens de montagne des Pyrénées en plus de son chien de berger, et a placé des filets pour parquer les moutons.

noël jeannotnoël jeannot

« Mon veau s’est fait manger. Aujourd’hui, ça ne me fait plus rien. Mais sur le coup, je voulais tuer le loup », commente Patrick : « Le loup, il restera. Comment faire ? La solution je ne l’ai pas. » L’éleveur reconnaît à ce grand mammifère une qualité : celle de savoir « gérer les bêtes malades ou faibles ». « J’ai perdu une génisse charolaise, probablement d’une crise cardiaque après avoir été coursée par des loups. Je me tourne vers des races plus rustiques, Aubrac, Salers, Herens. Des vaches de combat qui peuvent faire face au loup. Elles sont toujours prêtes à se battre. »

 

« Les chamois, c’est dépassé, les gens veulent voir des prédateurs »

La présence des grands prédateurs dépasse les seuls habitants de la montagne. Elle devient un attrait touristique majeur dans certaines régions. Noël Jeannot est un bon client, lui qui a vu les trois prédateurs dans la péninsule ibérique. « Je suis allée voir le loup avec mon épouse, en camping-car. On m’avait dit : allez vous poster là sur la piste forestière, en fin de journée, vous devriez les voir. On s’est installé avec les sièges, l’apéro, les olives et les jumelles. Et d’un seul coup, ils sont sortis, trois loups d’un coup, qui ont traversé la lande tranquillou. Le lynx pardel dans la sierra Morena crée des rassemblements de touristes encore plus impressionnants. Mon neveu y est allé. Ils étaient cent personnes à regarder deux lynx se bagarrer. J’ai aussi vu des ours à Somiedo. J’avais été arrêté par un garde-chasse car une oursonne rendait la zone dangereuse. Je me suis postée en hauteur et j’ai attendu jusqu’à voir un de ses petits traverser la route. »

lynx dans le jura_2_Un lynx dans le Jura. © Noël Jeannot

Guide nature dans les Asturies, Pierre se félicite de cet engouement : « Les ours attirent les touristes. Il n’y en a jamais autant eu ici que depuis que l’ours est visible. À la différence de la France, l’ours n’est pas un mythe, trop sacralisé ou trop diabolisé, mais une banalité, l’ours a toujours été là. Là, il augmente. Ça ne se passe pas sans problème, mais ça passe. » Le tourisme de faune sauvage est en plein boom et la France s’aligne sur des pratiques déjà développées ailleurs en Europe, notamment en Espagne. « Aujourd’hui, tout le monde veut voir le loup. Les chamois, les bouquetins… c’est dépassé pour les touristes de montagne ; ils veulent voir des prédateurs », confirme Patrick. Dans les alpages où il garde les vaches, il préfère éluder le sujet : « À la question : “t’as vu le loup ?” Je dis non pour ne pas m’éterniser… »

Cet engouement, Noël Jeannot l’observe aussi pour le lynx. « Une crête rocheuse que j’étais seul à parcourir est aujourd’hui connue pour être un passage de lynx : six pièges photographiques y sont installés ! » Didier Pépin, auteur de La forêt du lynx (éd. La Salamandre, 2014) a décidé de ne plus contribuer à la médiatisation de l’animal. « Le lynx, comme d’autres espèces sensibles, moins on en parle, mieux il se porte. Je suis mal placé pour le dire puisque j’ai écrit un livre, fait des conférences, des expositions… Mais à l’époque, on était peu nombreux. Aujourd’hui, il y a des cohortes de photographes animaliers, des pièges photo partout, des clichés repris dans la presse… Certains chasseurs n’attendent que ça : pouvoir dire qu’il y a trop de lynx. La fédération de la chasse du Jura a déjà demandé des tirs de régulation. »

 

Le voyage comme philosophie du lien au monde

la forêt

Les livres de La Petite Philosophie du voyage sont nés de cette conviction : le plus beau des voyages n’est pas le plus exotique, le plus lointain, mais celui qui nous rend heureux d’être vivant. Des bistrots à la toundra en passant par le tango, cette collection aux 60 titres regorge d’immersions revigorantes.

Pour faire un beau voyage, on peut embarquer pour un tour du monde, on peut aussi se contenter de suivre des yeux les envolées d’une feuille au gré du vent, et redécouvrir le silence, porte ouverte sur la plénitude. Qu’importe la destination, pourvu qu’on « instaure une puissance de relation avec le monde », soutient Émeric Fisset, le créateur de la Petite Philosophie du voyage aux éditions Transboréal. Une conception qui imprègne son Ivresse de la marche, récit d’une traversée en solitaire de l’Alaska sans assistance, et l’ensemble du catalogue de cette collection.

Elle comptera bientôt soixante titres, qui « représentent toutes les formes de voyage », explique l’éditeur : le voyage intérieur, celui qui permet de redécouvrir la puissance de l’imaginaire ou les relations privilégiées (Le Voyage immobile ; Le Prodige de l’amitié) ; le voyage que l’on peut faire à travers des pratiques sportives ou des modes de déplacement (L’Extase du plongeur ; Le Tao du vélo) ; des univers culturels (L’Écho des bistrots, L’Esprit du geste) ; des écosystèmes (Le Murmure des dunes, L’Hymne aux oiseaux) ; voire en réfléchissant sur le voyage lui-même (L’Appel de la route, L’Écriture de l’ailleurs)…

la forêt

« La forêt est un espace habité, au sens biologique du terme, au sens également de toutes les strates et ramifications de mythologies, légendes, mystères, contes et cultes qui prennent la consistance d’un humus profond dans lequel, à notre tour, nous sommes invités à enraciner notre légende personnelle, c’est-à-dire à exister par nous-mêmes », Rémi Caritey, Le Vertige des forêts. © Rémi Caritey

On aura d’autant plus de plaisir à s’enfoncer dans ces brefs mais denses récits (une centaine de pages) qu’ils sont écrits par des « passionnés plutôt que par des intellectuels », dit Marc Alaux, coéditeur. Des personnes qui connaissent bien le terrain et nous offrent la joie d’immersions ressenties, documentées et méditées. C’est le cas des auteurs férus de nature dont nous allons explorer les livres. Notamment Anne-Laure Boch, neurochirurgienne et alpiniste amatrice (L’Euphorie des cimes), Rémi Caritey, photographe et grimpeur-récolteur (Le Vertige des forêts), Émeric Fisset, éditeur et grand voyageur (L’Ivresse de la marche), ou Christophe Houdaille, navigateur solitaire (Le Chant des voiles). Tous nous racontent pourquoi, dans ces territoires sauvages (selon le dictionnaire, « qui n’ont pas subi l’action humaine »), ils se sentent profondément vivants, nourris sensoriellement et psychiquement. Davantage, soulignent-ils à l’unisson, que dans notre société moderne, qui « fait l’Homme à l’âme terne » parce qu’elle l’embrigade sans lui donner accès à sa propre valeur.

Communier avec le paysage, et vivre à son rythme

Dès que l’on prend le temps de l’observer, de le laisser se découvrir, un paysage cesse d’être une image. Il prend corps, se fait sphère d’énergie communicative. En forêt, par exemple, à regarder les moirures de la lumière sur les feuilles, emportées dans un cycle incessant d’engendrements et d’évanouissements, le promeneur entre dans un léger état d’hypnose. Il quitte sans même s’en apercevoir la roue des ruminations, le corps enivré par un foisonnement de sons, de formes et de couleurs — on compte environ 3 000 fruits dans la forêt tropicale, dont 200 à peine sont consommés, détaille Rémi Caritey dans son grisant Vertige des forêts. Un état de plénitude physique que le navigateur Christophe Houdaille ressent aussi en mer, notamment lorsque la nuit tombe. Le ciel apparaît alors « comme nulle part ailleurs : dense, profond, scintillant de myriades d’étoiles, et l’on peut rester des heures dans sa contemplation ».

Mais un paysage sauvage n’est pas seulement beau, il parle à l’être humain en quête de mieux-vivre. Dans sa poétique Vertu des steppes, Marc Alaux observe que les steppes, horizontales et dépouillées, enseignent à se libérer de l’angoisse du vide et à adhérer à « l’école du présent ». Quant à Rémi Caritey, il redonne corps au « sauvage en nous ». Et que veut-il cet être qui renaît à la faveur du silence, de la vacuité, de laquelle ressurgit la vraie valeur des choses ? « Le privilège de la lenteur. Vivre au rythme de ses rêves. Célébrer la beauté de toute chose. Mesurer son action à l’aune de son corps, de son âge, de la simplicité de ses besoins. » Guère compatible avec l’idéologie de la performance… Serait-ce pour cette raison que l’on parle encore si peu, dans notre société, des bienfaits du monde sauvage ?

beauté de la nature

« La beauté de la nature est intérieurement la nôtre, et la sérénité ne naîtra d’aucune tentative de saisie, mais simplement de la reconnaissance de notre appartenance essentielle à cette beauté », Rémi Caritey, Le Vertige des forêts. DR

On peut pourtant vivre au cœur de ce monde des expériences existentielles vraiment déterminantes. De celles qui aident à développer une qualité d’être, en conscientisant la mort ou la joie de l’accomplissement de soi. Dans Le Chant des voiles, Christophe Houdaille nous en raconte une, devenue l’un des moments les plus intenses de sa vie. Se débattant au milieu d’une puissante tempête avec Saturnin, son voilier, il vit arriver la dernière « culbute ». Pourtant il se sentait alors si profondément lié à ce milieu, qui n’était plus que splendide explosion de houles et de lumières, qu’il n’a ressenti aucune angoisse. Il accepte d’en subir les conséquences, « fusionnant avec les éléments comme les oiseaux qui replient leurs ailes pour étaler la tempête ».

De même, c’est au cœur des abîmes bleutés de la haute montagne que l’alpiniste Anne-Laure Boch, par ailleurs neurochirurgienne reconnue, se sent « tout entière réconciliée avec son être, reconnue par le monde, à sa place ». Encouragée par ces métaphores minérales de l’élévation que sont les pics et sommets neigeux, elle déplace ses limites physiques et morales, heureuse d’être redevenue un individu singulier, quand la vie urbaine ne lui donne plus que le sentiment de « participer à un flux ».

Grandir dans sa propre histoire comme un arbre s’élève vers le ciel

Voyager dans le monde sauvage, c’est aussi renouer avec l’émerveillement de l’enfance (« aborder une île en voilier, c’est éprouver dans sa chair les rêves mystérieux de l’enfance ») ou le charme des rencontres improbables. « Bergers, bûcherons, pêcheurs, dont la vie s’entrouvre spontanément au passant », raconte Émeric Fisset, ou animaux aussi curieux de nous que nous pouvons l’être d’eux. Dans L’Ivresse de la marche, cet intrépide voyageur nous rend sensibles ces moments où la barrière culturelle entre espèces vacille, et où l’on redécouvre notre commune condition de vivant avec les animaux. Dépendant de la nature pour survivre lors de ses marches en solitaire, il grappille, comme eux, « les fruits et les baies en chemin, [se sent] guilleret comme la mésange sous l’éclaircie, inquiet comme l’hirondelle avant l’orage [et] emprunte — empreinte — les mêmes itinéraires ». Jusqu’à ce jour pluvieux où il tombe nez à nez avec un ours brun. Contre toute attente, ce « magnifique cousin va-nu-pieds » passe son chemin, plus pressé d’aller s’abriter que d’honorer sa réputation d’animal dangereux.

côte de Porto

« Il faut parfois se sentir vulnérable pour s’interroger sur la finalité de l’existence, et, partant, sur ce qui vaut d’être vécu », Christophe Houdaille, Le Chant des voiles. Côte de Porto Moniz, sur l’île de Madère (Portugal). CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons / H. Zell

Un des bonheurs de lecture des ouvrages de cette collection réside aussi dans leur construction cubiste : le motif étudié est saisi sous plusieurs angles (anthropologique, historique, botanique, etc.), ce qui lui donne une densité psychique exceptionnelle. Le lecteur est ainsi invité à se souvenir que l’espèce humaine a médiatisé au fil du temps, au travers de rites et légendes, ses relations avec le monde naturel. Au Sénégal, dans la région de la Casamance, raconte par exemple Rémi Caritey, la fabrication du vin de palme avec la sève du palmier donne toujours lieu à une cérémonie étonnante. Chacun en boit un verre en souhaitant s’élever dans la vie comme l’arbre qui monte vers le ciel, pour grandir dans sa propre histoire, exister par lui-même. Un rite auquel on participerait volontiers, en rêvant avec Rémi Caritey d’« une écologie politique [qui] ose se refonder dans ce creuset de l’animisme et du sacré ». Mais peut-être faudrait-il d’abord reconnaître que l’écologie est aussi un voyage, de ceux qui appellent à renouer avec le sens premier du mot « con-naître » : naître avec. Pour un prix modeste de huit euros, les livres de la Petite Philosophie du voyage nous y invitent délicieusement.

La Petite Philosophie du voyage, aux Éditions Transboréal, 8 euros l’exemplaire.

 

 

QUE DU BONHEUR !!!!

SAIS-TU QUE…..

 

DES VERBES TOMBÉS DANS L’OUBLI?….

 

Sais-tu que…… Le chien aboie quand le cheval hennit

et que beugle le bœuf et meugle la vache ?

Que l’ hi rond elle gazouille, la colombe roucoule et le pinson ramage.

Que les moineaux piaillent, le faisan et l’oie criaillent quand le dindon glousse.

Que la grenouille coasse mais le corbeau croasse et la pie jacasse.

Et que le chat comme le tigre miaule, l’éléphant barrit, l’âne braie, mais le cerf rait.

Que le mouton bêle évidemment et bourdonne l’abeille, brame la biche quand le loup hurle.

Tu sais, bien sûr, tous ces cris-là mais sais-tu que si le canard nasille, les canards nasillardent, que le bouc ou la chèvre chevrote,

que le hibou hulule mais que la chouette, elle, chuinte, que le paon braille et que l’aigle trompette?…

Sais-tu encore…… que si la tourterelle roucoule, le ramier caracoule

et que la bécasse croule, que la perdrix cacabe, que la cigogne craquette et que si le corbeau croasse, la corneille corbine, et que re rapin glapit quand le lièvre vagit ?

Tu sais tout cela ? Bien.

Mais sais-tu que l’alouette grisolle? Tu ne le savais pas ?

Et, peut-être, ne sais-tu pas davantage que le pivert picasse ? C’est excusable !

Ou que le sanglier grommelle, que le chameau blatère.

Tu ne sais pas non plus (peut-être) que la huppe pupule.

(Et je ne sais pas non plus si on l’appelle en Limousin la pépue parce quelle pupule ou parce qu’elle fait son nid avec de la chose qui pue. Quimporte ! Mais cest joli : la huppe pupule

Et encore, sais-tu que la souris, la petite souris grise…

Devine ! La petite souris grise chicote ! Hé oui !

Avoue qu’il serait dommage d’ignorer que la souris chicote et plus dommage encore de ne pas savoir, que le geai cajole ou que la mésange zinzinule! Comme la fauvette d’ailleurs !

« HABITER EN OISEAU »…. TOUT UN PROGRAMME

Créer des mondes plus habitables, ce serait alors de chercher comment honorer les manières d’habiter, répertorier ce que les territoires engagent et créent comme manière d’être, comme manières de faire.

« Le verbe de l’appropriation ne doit pas s’employer à la voix pronominale, mais à la voix active: posséder ce n’est pas s’approprier, mais approprier à… c’est à dire faire exister en propre » D.Lapoujade

À LIRE…

« C’EST PEUT ÊTRE UN INVARIANT DE LA RENCONTRE ANIMALE:QUAND ON CROISE UN ANIMAL SAUVAGE PAR HASARD DANS LA FORÊT,UNE BICHE QUI LÈVE LES YEUX VERS SOI, ON A L’IMPRESSION D’UN DON, UN DON TRÈS PARTICULIER, SANS INTENTION DE DONNER, SANS POSSIBILITÉ DE SE L’APPROPRIER. »