Ours des Pyrénées : les opposants crient victoire après une volte-face de l’Etat

ours des pyrennées

Illustration Laurent Dard

C’est une victoire pour les opposants à la présence de l’ours dans le massif des Pyrénées. A l’occasion d’une foire agricole à Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, samedi 18 septembre, le préfet de région Occitanie, Etienne Guyot, a annoncé vouloir« retravailler sur le dossier Life ours Pyr, relatif à la préservation de la nature et de la biodiversité ». Déposé auprès de la Commission européenne au printemps, en partenariat avec de nombreuses associations ou organismes, et porté par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), ce programme devait déboucher sur un vaste programme de « sauvegarde de l’espèce ursine dans le massif pyrénéen ».

Doté d’un budget de 8 millions d’euros, aux trois quarts financé par l’Union européenne, et portant sur la période 2021-2027, le programme avait pour ambition de« maintenir dans la durée la population d’ours », de « diminuer les contraintes de cohabitations avec les activités humaines » et de « favoriser l’acceptation des politiques européennes de préservation de la biodiversité ».

Le programme prévoyait également le renforcement des « corridors écologiques dans le massif », des « moyens supplémentaires pour la protection des troupeaux de brebis et la formation des bergers », mais aussi la création de nouveaux « outils de médiations tel un Centre de ressources sur l’ours ». S’il n’est pas question de nouvelles réintroductions d’animaux, le programme fait figure de véritable outil de financement pour le « Plan ours 2018-2028 » lancé par l’Etat.

Vendredi 23 septembre, la préfecture de région a confirmé au Monde le désir de « la France de reprendre le projet sur des bases nouvelles en concertation avec l’ensemble des acteurs concernés du territoire ». Le préfet ajoute avoir « entendu les messages de demande d’explications et parfois les messages d’incompréhension ».

Pour le président de la chambre d’agriculture de l’Ariège, Philippe Lacube, farouchement opposé à la présence de l’ours, « nous n’avons pas gagné la guerre mais c’est quand même une victoire d’importance ». Dès cet été, aux côtés de la présidente socialiste du conseil départemental, Christine Téqui, et du président de la fédération pastorale ariégeoise, Alain Servat, les élus avaient exprimé leur opposition à ce dossier « qui institutionnalise la cohabitation de l’homme et de l’ours. Nous y sommes opposés sur le fond, car nous savons que la cohabitation n’est pas possible, mais nous contestons aussi la forme », avaient-ils déclaré.

Trois ours tués en 2020

Dans une lettre adressée à Emmanuel Macron, Christine Téqui, qui avait refusé de siéger au printemps au comité de Life ours Pyr, écrivait : « Nous attendons de vous un engagement personnel fort pour le retrait inconditionnel et définitif de ce dossier », dénonçant des décisions prises à Bruxelles.

Ces élus ont-ils été entendus par l’Etat ? C’est l’avis d’Alain Reynes, directeur de l’association pro-ours Pays de l’ours-Adet :« On a appris cette nouvelle dans la presse alors que nous sommes partenaires du projet. C’est incompréhensible et clairement une reculade. » Ce fervent défenseur du plantigrade estime que « dans Life, il n’y a que des mesures positives, non imposées, et c’était le moyen trouvé par l’Etat de mettre en œuvre financièrement le plan ours ».

Réintroduit dans les Pyrénées depuis 1996, notamment grâce à deux premiers programmes Life, et alors qu’il était en voie de disparition, l’ours brun est protégé par un arrêté interministériel de 1981 ainsi que par la directive européenne dite « Habitats » de 1992. On dénombre actuellement 64 individus, dont 59 ours dans les Pyrénées centrales – d’où beaucoup de tensions entre pro-ours et anti-ours en Ariège, principalement dans les montagnes du Couserans.

Alors que l’été avait été plutôt calme sur le front des « prédations » et attaques attribuées à l’animal sur les troupeaux en estive – environ 200, contre plus de 1 200 en 2018 en Ariège –, cette annonce relance une nouvelle fois les débats sur la cohabitation avec Ursus arctos. Après les très controversés lâchers de Sorita et Claverina, en 2018 dans le Béarn, trois plantigrades sont morts côté français et espagnol courant 2020. Cachou, empoisonné dans le Val d’Aran côté espagnol ; Sarousse, qui vivait sur le versant espagnol depuis 2010 et a été tuée par un chasseur ; et enfin un mâle de 5 ans, découvert en Ariège criblé de balles le 9 juin.

Si les auteurs des deux premiers faits ont été arrêtés, côté français « les investigations se poursuivent et plus de 70 personnes ont été entendues dans cette affaire où personne ne parle beaucoup », déclare au Monde le procureur de la République de Foix, Laurent Dumaine. Si l’Etat ne fournit pas de calendrier pour la révision de Life ours Pyr, il va devoir aussi répondre à la Commission européenne qui, le 29 janvier, lui demandait de « remplacer les ours tués par l’homme en 2020 et de procéder à de nouveaux lâchers, comme la loi [le] lui impose ». La mesure figure en effet dans la feuille de route du plan « Ours brun », sous peine de poursuites.

Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant)

Le Monde

De plus en plus d’espèces menacées

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L’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) vient de rendre public, ce samedi 4 septembre, son inventaire complet des espèces menacées d’extinction dans le monde, végétales et animales. Cet outil, réalisé à Marseille à l’occasion du congrès organisé par l’UICN, nous permet donc de savoir dans quelle mesure et par quoi telle ou telle espèce est menacée mais aussi combien on compte d’espèces éteintes.

Durant dix jours, ce sont des scientifiques, des membres de la société civile, des responsables politiques et des chefs d’entreprise qui se réunissent afin d’élancer une mobilisation nouvelle et un passage à l’action. Pour le directeur du comité français de l’UICN, Sébastien Moncorps, « il n’y a plus d’incertitudes sur la crise de la biodiversité« . Entre ONG, Etats, parcs nationaux… tous les acteurs sont réunis pour réfléchir à des solutions viables et remettre au cœur des priorités la défense de la biodiversité.

Les chiffres sont tombés : nous dénombrons 38 543 espèces classées « menacées » sur les 138 374 recensées. Toutes les espèces ne peuvent cependant pas être étudiées. C’est le cas pour certains poissons qui ne sont pas faciles à recenser mais les scientifiques sont bien déterminés à élargir cette liste en étudiant 160 000 espèces d’ici à 2022. Au total, ce sont 28% d’espèces animales qui sont menacées. Les spécialistes sont clairs : nous nous dirigeons droit vers un « effondrement de la biodiversité« . L’objectif de cette précieuse base de données vise donc à mobiliser le public et les politiques sur l’urgence de ces problèmes ainsi qu’à encourager les acteurs à agir en vue de baisser le nombre d’espèces menacées. 

Dans ce contexte, la France se place en très mauvaise position. En effet, le pays figure dans les dix premiers hébergeant le nombre le plus élevé d’espèces menacées avec un total de 1742 espèces menacées présentes sur tout le territoire.

Les experts de la Commission de sauvegarde de l’espèce de l’UICN mettent au point cette Liste rouge grâce à un réel processus d’élaboration, de concertation et de validation qui requiert plusieurs années. Ils réalisent ce recensement depuis 1964 et le mettent à jour régulièrement. Chaque espèce est alors classée selon neuf catégories différentes : Eteintes (EX), Eteinte à l’état sauvage (EW), En danger critique (CR), En danger (EN), Vulnérable (VU), Quasi menacée (NT), Préoccupation mineure (LC), Données insuffisantes (DD), Non évaluée (NE).

Ce véritable baromètre du vivant permet de démontrer le lien étroit qui existe entre les conditions de vie des humains sur la planète et la biodiversité. De « vulnérable » à « en danger », les statuts peuvent malheureusement très rapidement changer. C’est le cas par exemple du dragon du Komodo qui subit à la fois le réchauffement climatique mais également l’activité humaine. L’UICN prévient que la hausse des températures et donc du niveau de la mer « devrait réduire leur habitat d’au moins 30% dans les quarante-cinq prochaines années« . Le réchauffement climatique agit sur de nombreuses conditions de vie, notamment les cycles de reproduction, ce qui peut expliquer le changement de catégorie.

En 2014, 24% d’espèces marines étaient menacées et ce chiffre a malheureusement augmenté cette année atteignant les 37%. Plus de deux tiers des espèces de requins et de raies sont en danger d’extinction. Ces espèces doivent faire face à une autre problématique qui est la surpêche, contre laquelle très peu de mesures sont prises. Entre dévastation de la nature par l’Homme, surexploitation d’espèces, la surpêche, la chasse, les trafics et le réchauffement climatique, tout est réuni pour réduire drastiquement tous les habitats de la faune sauvage. Nous devons changer ça !

Amélioration et Statut « vert »

Malgré tout, l’UICN a noté des améliorations : c’est le cas notamment pour quatre espèces de thons qui sont dits en « voie de récupération ». Il s’agit du résultat de la mise en place de quotas régionaux élaborés par des organisations spécifiques. Cette espèce rentre donc, avec 180 autres espèces, dans la catégorie des « Statuts vert » qui sert, à l’inverse de la Liste rouge, à mesurer les espèces qui sont en voie de régénération ainsi qu’à déterminer l’impact des programmes de conservation. C’est aussi la preuve que la pêche durable est une solution liant activité économique et biodiversité. Malgré cette nouvelle qui peut sembler bonne, l’organisation reste sur ses gardes puisqu’en parallèle, on compte encore beaucoup de stocks régionaux de thons appauvris. Une situation qui reste dramatique donc.

Ce « Statut vert des espèces » est une idée toute nouvelle, jamais réalisée par le passé : malgré le faible nombre d’espèces recensées pour le moment, cette liste sera intégrée par la suite à la Liste rouge.

L’océanographe François Sarano, participant au congrès, plaide pour réconcilier les hommes avec la vie sauvage qui, pour lui, reste le seul moyen de leur faire prendre conscience de l’urgence à protéger la faune. Alors, faire la paix avec notre planète et le vivant n’est pas mission impossible mais cette lutte pour la biodiversité demande plus de cohérence. Alors que nous sommes proches de la sixième extinction de masse, si nous continuons dans ce sens, alors nous devrons faire face à une crise majeure. Après la connaissance, il faut passer à la prise de conscience puis à l’action.

Amitav Ghosh : « Le monde se prépare aux changements climatiques en préparant la guerre »

AMITAV GHOSH

Pour le grand écrivain indien Amitav Ghosh, le problème posé à l’humanité par la crise écologique est avant tout géopolitique. Dans ses derniers ouvrages, par une lecture historique, il replace l’Occident et sa culture de violence et de domination au cœur des enjeux contemporains. Et envisage l’avenir avec pessimisme.

Amitav Ghosh est un romancier, essayiste et critique littéraire indien, vivant en partie aux Etats-Unis. Il a dernièrement publié Le Grand Dérangement : d’autres récits à l’ère de la crise climatique (Wildprojet, 2021) et La Déesse et le Marchand (Actes Sud, 2021).

Reporterre — Dans « Le Grand Dérangement », vous remarquez que depuis trois ou quatre décennies, le roman a adopté une approche individualiste qui se caractérise par une écriture du soi, de l’intime, alors que nous sommes confrontés à une crise planétaire sans précédent et que l’émission des gaz à effet de serre s’accroît à des niveaux jamais vus. Y a-t-il un lien entre ces deux phénomènes, et si oui, lesquels ?

Amitav Ghosh — Oui, il y a un lien. Cela date de la chute du mur de Berlin. La moitié des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont été émises depuis 1989. Je pense que c’est à cette époque que le monde entier a été totalement absorbé par la culture de consommation. En même temps, il a adopté le modèle de fiction étasunien né dans les écoles d’écriture créative, écoles dont le développement a été favorisé par la CIA. C’est en Iowa que le premier de ces ateliers d’écriture a vu le jour, avec des écrivains tels que Wallace Stegner. L’idée était de créer une forme d’art et de narration dépolitisée : en réaction au réalisme socialiste soviétique, ils ont encouragé un nouveau modèle caractérisé surtout par une approche apolitique.

J’en constate les effets durables à travers le monde, même en Inde. Quand j’étais jeune, les romanciers indiens, surtout du Bengale occidental ou parfois de l’Inde du Sud, étaient engagés et écrivaient sur l’environnement. Par exemple, la grande écrivaine bengalie Mahasweta Devi, qui a écrit sur la forêt et les communautés tribales de la forêt. Mais aujourd’hui de plus en plus, les romans en Inde, qu’ils soient rédigés en anglais ou dans une des langues indiennes, adoptent souvent le modèle occidental et relatent la vie intérieure.

Est-ce à dire que l’écriture ou le cinéma, en adoptant une approche plus collective dans la description du réel, comme l’ont fait Steinbeck ou Zola à leur époque, pourraient aider à stopper l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre ?

[Il rit] Les écrivains ne pourront pas changer le cours des choses. La littérature et l’édition ont beaucoup moins de poids qu’il y a trente ou quarante ans. La culture est aujourd’hui dictée par les réseaux sociaux, le cinéma et la télévision, alors que la fiction a un rôle marginal. Mais j’ai toujours été écrivain, et j’ai toujours été fier de réagir au monde autour de moi, c’est pourquoi il est essentiel pour moi en tant qu’écrivain de m’y confronter.

Le personnage de Cinta, dans votre roman « La Déesse et le Marchand », dit à un moment que les histoires existent par ce qu’elles nous permettent de parler avec les animaux. En quoi raconter une histoire peut-il avoir un lien avec les animaux ?

Depuis deux siècles environ, on considère que raconter des histoires est par essence une activité humaine. Mais qu’est-ce qu’un récit ? Quelque chose qui se déroule à la fois dans le temps et l’espace. Une narration rattache plusieurs espaces entre eux. Regardez les premières histoires : beaucoup décrivent un voyage à travers l’espace, comme L’Odyssée, Le Ramayana ou La Pérégrination vers l’Ouest, le grand classique chinois [de Wu Cheng’en]. On pourrait même dire que le Nouveau Testament est un récit de voyage particulier. Cette connexion entre moments dans le temps et points dans l’espace n’est pas réservée à l’être humain. Prenez, par exemple, les baleines : elles parcourent des milliers de kilomètres aller-retour, mais elles ne le font pas de façon automatique ; d’une année à l’autre, certaines changent leur comportement, leur chant, leur destination… On voit donc que ce n’est pas chez elles un comportement automatique ou instinctif comme voudraient le faire croire les cartésiens. Comment affirmer alors que les baleines, qui possèdent des moyens de communication extrêmement complexes, n’ont pas d’histoires ? De même, on sait que les éléphants s’arrêtent dans certains lieux où leurs camarades sont morts. Comment affirmer qu’ils ne créent pas de connexions entre ces événements pour en faire une histoire ? Prenons l’exemple tout simple d’un chien. Le chien sait que vous l’emmenez au parc quotidiennement puis que vous le ramenez à la maison. Encore une fois, il traverse un espace, alors comment dire qu’il ne relie pas ces différents espaces entre eux à travers un récit ? Il est évident qu’il le peut. En fin de compte, pour nous les humains, la narration représente notre connexion la plus importante avec l’espace. Et on pourrait dire la même chose en ce qui concerne les animaux.

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Donc, raconter des histoires est le plus sauvage de nos attributs, ce que nous partageons le plus avec les animaux. Les animaux ne racontent pas leurs histoires à tout le monde, mais il y a des personnes avec qui ils les partagent, tels les chamanes comme David Kopenawa, qui le raconte dans le livre La Chute du ciel. On y voit bien que ce n’est pas un imposteur ou un illuminé, mais il conte les histoires qui lui sont racontées par les animaux.

« Ce que les Européens ont fait dans les Amériques a créé un modèle de brutalité et de violence qu’on n’avait jamais vu sur Terre. C’est d’un génocide qu’il s’agit. » © Mathieu Génon/Reporterre

Un thème majeur de vos derniers ouvrages est la crise écologique. Comment faire face au monde à venir, alors qu’un de vos personnages dit : « On sait ce qui nous attend » ?

La façon dont les spécialistes, et en particulier les techniciens et ingénieurs, abordent le changement climatique, est complètement erronée ; pour eux, le problème est d’abord technologique, alors que selon moi, il est essentiellement géopolitique. Tant qu’il n’y aura pas une réponse géopolitique, la technologie ne pourra pas apporter la moindre solution.

En quoi le changement climatique est-il un problème géopolitique ?

Si vous interrogez un Occidental sur le changement climatique, il vous répondra que c’est d’abord un problème scientifique et technologique. Si vous allez en Asie et demandez à une personne indienne, indonésienne ou chinoise, comme je l’ai fait souvent : « Vous savez que le changement climatique est une vraie menace pour votre pays. Êtes-vous prêt à réduire votre empreinte carbone ? » la réponse sera : « Non, pourquoi changerait-on ? L’Occident est à la source de ce problème, il s’est enrichi à nos dépens lorsqu’on était faibles, il s’est accaparé les ressources de la Terre et les a dilapidées… Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus si faibles, alors il est temps pour nous de nous rattraper. » Pour les non-Occidentaux, le concept de dérèglement climatique est considéré comme un problème de post-colonialisme, d’inégalité, de géopolitique.

Donc il faut attendre que l’Occident prenne l’initiative. Ce qu’il ne fera pas…

Non, il ne le fera pas.

Dans « Le Grand Dérangement », vous expliquez que l’Asie était prête à participer à l’augmentation des gaz à effet de serre, mais qu’elle en a été empêchée par le colonialisme. Pouvez-vous nous expliquer cette idée ?

Prenons la Révolution industrielle à ses débuts. La course aux armements y a joué un rôle majeur quand Anglais et Français étaient en compétition pour la colonisation de l’Amérique. Tous les États occidentaux se sont copiés entre eux, par un mimétisme qui a commencé en Angleterre.

En Inde, les ouvriers de l’industrie sidérurgique aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles étaient parmi les meilleurs au monde, tout comme les artisans indiens. Au XVIIIᵉ siècle, les navires fabriqués en Inde étaient supérieurs à ceux fabriqués en Grande-Bretagne. C’est grâce à sa puissance militaire que la Grande-Bretagne a réussi à détruire l’industrie navale indienne en lui imposant des réglementations financières. De même, les Britanniques n’ont pas voulu exploiter et développer le charbon indien. Ce que les colonies devaient leur fournir, c’était les produits fournis par l’énergie solaire : jute, opium, thé, sucre…

Pourquoi l’Europe était-elle si agressive au XVIIIᵉ siècle et comment a-t-elle pu écraser l’Inde, la Chine qui à cette époque-là, étaient des nations très développées, comme l’a montré l’historien Kenneth Pomeranz ?

Je crois que cela a à voir avec la découverte des Amériques. Le modèle de violence qui s’est déchaînée sur les Amériques au XVIᵉ siècle est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. On parle des Mongols, mais les Mongols n’ont jamais détruit 95 % d’un peuple. Ce que les Européens ont fait dans les Amériques a créé un modèle de brutalité et de violence qu’on n’avait jamais vu sur Terre. C’est d’un génocide qu’il s’agit.

Quelles en sont les raisons ? La cupidité ?

Bien sûr. Mais au-delà de la cupidité, je crois que c’est durant cette période que les Européens (pas tous, mais ceux qui ont mené des combats similaires contre les classes inférieures en Europe, contre le mouvement des enclosures, contre les femmes avec les procès de sorcellerie), et surtout l’élite technoscientifique, se sont engagés, d’un côté, dans la colonisation de l’Amérique du Nord et, de l’autre, dans la traite des esclaves. À partir du XVIᵉ siècle, l’Europe a inventé une forme de violence armée et de brutalité à une échelle jusque-là inimaginable ; jamais on n’aurait pu croire qu’on pouvait décimer la population d’un continent pour la remplacer par la population d’un autre continent. Cela ne s’était jamais produit avant, c’est un moment sans précédent dans l’histoire du monde. Les Indiens et les Chinois, eux, ne menaient pas ce genre de guerre brutale contre des peuples considérés non humains, et ils étaient incapables de concevoir ce genre de choses. Et, en effet, ces choses-là sont inconcevables.

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« En Inde et en Indonésie, les élites reproduisent dans leur propre pays ce que les élites occidentales ont fait subir au monde. Au fond, ce qu’elles disent est qu’elles continueront sur cette voie : les pauvres vont mourir, mais ce n’est qu’un des sacrifices à faire, chacun pour soi et sauve qui peut. » © Mathieu Génon/Reporterre

Vous mentionnez une autre période historique importante : le XVIIᵉ siècle, le petit âge glaciaire, documenté en Chine, en Europe, dans le monde entier, et qu’a étudié l’historien Geoffrey Parker. Est-ce la même crise que celle qui a vu se déchaîner la violence colonialiste au XVIᵉ siècle ?

Les deux sont interconnectées. Sur le continent américain, il y a eu tellement de morts que des cités et des campagnes entières ont été englouties par la jungle, provoquant une reforestation massive qui, dit-on, en absorbant des quantités énormes de dioxyde de carbone, a contribué au petit âge glaciaire. C’est pourquoi aujourd’hui, on découvre d’immenses cités au Mexique et dans l’Amazonie enfouies dans la jungle. L’Amazonie était habitée par une population de plus de neuf millions de personnes. Il ne s’agissait pas de forêts vierges ; c’était des lieux de vie où l’on cultivait la terre. Et lorsque les habitants ont commencé à mourir, la forêt a repris ses droits avec les conséquences que l’on sait.

Aujourd’hui, les élites occidentales ont-elles toujours cette culture de violence et de domination ?

Je pense que oui, mais le monde a changé et ce changement est surtout dû à la décolonisation. Si l’Occident était aussi puissant aujourd’hui qu’il l’était au XIXᵉ siècle, il aurait empêché par la force l’Inde et la Chine de s’industrialiser, comme il l’a fait à l’époque. Mais ce n’est plus possible, parce que la Chine possède l’arme nucléaire, l’Inde possède l’arme nucléaire, même le Pakistan possède l’arme nucléaire.

Quel est l’état d’esprit des élites indiennes et chinoises ?

Elles ont totalement adopté les rêves des élites occidentales, je ne sais pas si c’est autant le cas en Chine, mais en Inde et en Indonésie, les élites reproduisent dans leur propre pays ce que les élites occidentales ont fait subir au monde. Au fond, ce qu’elles disent est qu’elles continueront sur cette voie : les pauvres vont mourir, mais ce n’est qu’un des sacrifices à faire, chacun pour soi et sauve qui peut. Vous ne pouvez pas imaginer les folies commises par le gouvernement indien. Il est en train de détruire toute la réglementation environnementale du pays.

C’est comme si le monde était gouverné par la consommation ostentatoire.

Exactement. En Inde, les indigènes, qui autrefois étaient protégés par des lois, sont chassés des forêts pour les rendre accessibles aux sociétés de charbon — ou plutôt à une société en particulier, celle qui est proche du Premier ministre et qui, depuis six ans, a acheté la moitié de l’Inde. Nous sommes témoins d’un capitalisme de gangsters qui se déchaîne sur le monde avec une violence sans précédent.

Vous parlez du capitalisme, mais dans « Le Grand Dérangement », vous affirmez que l’impérialisme est plus important que le capitalisme pour expliquer le « statu quo ».

Le capitalisme est un système contenu à l’intérieur d’un autre système encore plus violent, l’impérialisme. Lorsqu’on parle des émissions de gaz à effet de serre, on parle majoritairement d’avions, de voitures, de textiles, etc. Or, 25 % des émissions dans le monde proviennent d’activités militaires. À lui tout seul, le Pentagone est le plus grand émetteur de gaz à effet de serre au monde. Un seul jet supersonique, comme votre Rafale français, produit en quelques heures de vol plus d’émissions qu’une ville française.

Le capitalisme de gangsters et l’impérialisme fondé sur la militarisation, n’est-ce pas la même chose ?

Ce n’est pas contradictoire, mais l’importance accordée au capitalisme provient d’un certain état d’esprit qu’on pourrait qualifier d’intellectuel/universitaire, et qui rechigne à parler de la violence organisée, préférant croire que la technologie est la force motrice prédominante. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy dit que dans le monde moderne, nous sommes complètement dominés par la pensée économique, que nous aimons penser les choses dans des termes économiques, statistiques. Beaucoup des personnes que j’admire, telle Naomi Klein, en voulant donner au capitalisme une place centrale, succombent en réalité à cette tentation de tout analyser en termes d’économie, en excluant la géopolitique et la violence armée qui la sous-tend. Prenons l’exemple de l’Accord de Paris, où les pays riches se sont engagés à donner 100 milliards de dollars par an pour atténuer les dérèglements climatiques. Nous n’avons même pas vu 10 % de cette somme. Sur la même période, ces mêmes pays ont trouvé plus de mille milliards de dollars à investir dans les armes. La réalité, c’est que le monde se prépare aux changements climatiques, non pas en cherchant à les atténuer mais en se préparant à la guerre. C’est une évidence.

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« Il est inconcevable pour nous aujourd’hui qu’Internet s’arrête, le monde entier s’arrêterait avec lui. Il est donc clair que, d’une certaine façon, nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes. » © Mathieu Génon/Reporterre

Comment envisagez-vous l’avenir des enfants d’aujourd’hui, quel que soit leur pays ?

C’est une question difficile. Il y a ce qu’on espère et ce qui nous semble probable. Ce qu’on espère, bien sûr, c’est que le monde trouve une solution miraculeuse. Et je suis disposé à le croire. Un miracle pourrait survenir et on ne peut que l’espérer. Mais pour moi, qui pense que les problèmes sont fondamentalement géopolitiques, je vois qu’il n’y a pas de changement et que les choses empirent. Où donc est la lumière ? Je ne la vois pas.

Dans « Le Grand Dérangement », vous comparez du point de vue littéraire le texte de l’Accord de Paris sur le climat et l’encyclique « Laudato si’ » du pape François. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ces deux textes ?

Ces deux textes sont particulièrement intéressants car ils sont parus au même moment et traitent du même sujet. On pourrait s’attendre à ce que ce soit le texte du pape qui soit farfelu, irréaliste et rempli de mots vides, alors qu’en fait, c’est l’Accord de Paris qui tient des propos absurdes, exprimés dans un langage incroyablement pompeux. Le document n’a pas été rédigé pour toucher les êtres humains, il est simplement une excuse pour que les experts puissent se réunir et échanger ensemble. Le Laudato si’, au contraire, fait preuve d’une sincère volonté d’ouverture en employant un langage d’une grande simplicité, bien qu’il soit par ailleurs très bien documenté et parfaitement juste lorsqu’il traite de sujets scientifiques. En fin de compte, le pape a une vision du problème bien plus claire que celle des technocrates, il voit que le problème provient de notre mode de vie, du désir, de ce que les gens veulent avoir. C’est un texte profondément humain et modéré. Je pense sincèrement que le pape François est le seul dirigeant légitime au monde actuellement. C’est lui et lui seul qui nous permet de garder l’espoir.

On observe chez les élites occidentales et peut-être aussi chinoises, sinon une religion de la technologie, du moins une croyance profonde dans l’esprit de la Silicon Valley, avec l’idée de fusion technologique qui créerait une nouvelle espèce grâce à la robotique et à l’intelligence artificielle. Qu’en pensez-vous ?

On considérait Internet, les réseaux sociaux, etc., comme des outils mais, de plus en plus, on voit que ce sont nous les outils et non eux, ce sont eux qui dirigent. Il est inconcevable pour nous aujourd’hui qu’Internet s’arrête, le monde entier s’arrêterait avec lui. Il est donc clair que, d’une certaine façon, nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes.

Alors, qui sont les maîtres ?

Tant de nos actions sont contrôlées par une forme ou une autre d’intelligence artificielle que ça devient une partie du problème. Nous croyons que les humains conçoivent des politiques et que ces politiques sont mises en œuvre, mais à partir de Descartes, à partir du colonialisme, on a considéré les choses de la Terre comme de simples ressources, ce qui signifie qu’elles sont inertes, incapables d’écrire elles-mêmes leur histoire. Mais aujourd’hui, cela paraît moins évident, les énergies fossiles, par exemple, se sont immiscées dans notre vie de façon si complexe qu’on a du mal à l’appréhender. Ce n’est pas comme si les États-Unis pouvaient décider aujourd’hui d’arrêter l’utilisation d’énergies fossiles. Ils ne le peuvent pas, notamment parce que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont devenus des acteurs incontournables de la géopolitique mondiale. Lors des attentats du 11 septembre 2001, par exemple, George Bush a lui-même organisé le départ de personnalités saoudiennes, alors que la majorité de ceux qui avaient attaqué les États-Unis étaient saoudiens. Les Étasuniens aiment croire que ce sont eux qui contrôlent l’Arabie saoudite, mais ce n’est plus le cas : une partie considérable de la politique étrangère étasunienne est sous le contrôle de l’Arabie saoudite, d’Abou Dabi et du Qatar. Vous voyez ainsi comment les énergies fossiles se sont immiscées dans la vie politique globale, c’est si insidieux, si puissant que c’est une illusion humaine de s’imaginer que ce sont nous qui les contrôlons.

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« Cela m’a énormément choqué : la France a été complètement transformée par une périurbanisation à l’américaine. En Italie, ce n’est pas le cas, les villages ont toujours une boutique de pâtes, un boucher… on y trouve de la nourriture. Ce n’est pas le cas dans les campagnes françaises. » © Mathieu Génon/Reporterre

En même temps, l’Arabie saoudite, Abou Dabi et d’autres soutiennent l’Islam, et l’Islam est devenu une force géopolitique puissante.

Oui, et encore une fois, on constate que ce n’est pas uniquement par le pouvoir des idées, mais grâce au pouvoir exercé par les combustibles fossiles, à l’argent du pétrole dépensé par l’Arabie saoudite pour encourager la radicalisation des musulmans dans le monde. Dès qu’on observe une montée des fondamentalismes, on peut être certain que l’argent saoudien n’est pas loin.

Quelle est la stratégie de la Chine ? Comment éviter une crise écologique, alors que la Chine encourage encore une croissance économique de 6 % par an, ce qui est énorme ?

Il faut savoir que la Chine a mis de côté 20 % de la surface du pays pour le réensauvagement, ce qui représente une zone immense, plus grande que la France. Et ils le font sérieusement, ce qui n’est pas le cas d’autres pays. De plus, la Chine est loin devant les autres pays en matière de solutions énergétiques alternatives. C’est politique et cela s’explique par le fait que la Chine n’a pas de pétrole. La hiérarchie mondiale actuelle est complètement dépendante des énergies fossiles, qui sont le fondement de la domination du monde anglo-saxon, qui regroupe l’Australie, la Grande-Bretagne, le Canada, les États-Unis… Cela a été délibérément pensé dès le début. Churchill l’a orchestrée, c’est un projet anglo-étasunien à long terme pour créer une dépendance à l’égard des énergies fossiles. La Chine, au contraire, a toutes les raisons de s’en libérer.

Avec la fin des énergies fossiles, verra-t-on la fin du monde anglo-saxon ?

Oui, ce sera un bouleversement majeur. Et c’est pour ça que le monde anglo-saxon est tellement divisé ; le monde anglo-saxon compte les seuls endroits au monde où les changements climatiques sont contestés. Ces pays savent très bien que leur pouvoir, comme leur mode de vie, est fondé sur les combustibles fossiles. Même ici, en France, où j’ai été à Hurigny, en Bourgogne, un bourg de 200 à 500 habitants. Il ne possède ni magasins ni marché, et pour acquérir les produits essentiels, on est obligés de prendre la voiture et de parcourir trente kilomètres pour se rendre à l’hypermarché. C’est quelque chose qui m’a énormément choqué : la France a été complètement transformée par une périurbanisation à l’américaine. En Italie, ce n’est pas le cas, les villages ont toujours une boutique de pâtes, un boucher… on y trouve de la nourriture, ce qui n’est pas le cas dans les campagnes françaises.

Comment voyez-vous l’avenir du Bangladesh, dont votre famille est originaire ?

Le Bangladesh reste une énigme. D’après plusieurs indicateurs, c’est la nation la plus performante en Asie du Sud dans plusieurs domaines. C’est presque miraculeux. Le PIB par habitant est plus élevé que celui de l’Inde ou du Pakistan, mais aussi l’espérance de vie, la santé, etc. C’est aussi le seul pays au monde où le gouvernement promeut activement l’éducation au changement climatique. Les Bangladais sont donc très informés sur ce sujet, et ont développé différentes formes de résilience que l’Occident ferait bien d’étudier. D’un autre côté, on ne peut nier que de grandes parties du pays sont menacées par les eaux, et certaines sont déjà inondées.

Avec quelles conséquences ?

Une migration de masse, qui a déjà commencé.

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« L’idée dominante que les pauvres souffriront tandis que les riches s’en sortiront très bien est totalement erronée. Ça ne se passera pas comme ça. Si l’on regarde les parties du monde les plus touchées par les effets du changement climatique, plusieurs d’entre elles sont parmi les lieux les plus riches au monde. » © Mathieu Génon/Reporterre

Y en aura-t-il d’autres migrations à partir d’autres régions du monde ?

Oui, elles existent déjà, mais je pense qu’il faut rester prudents quand on parle des « migrations climatiques ». Ce n’est pas si simple. Lors de mes recherches pour La Déesse et le Marchand, j’ai parlé à des centaines de migrants bangladais en Italie, dont la plupart avaient traversé la Méditerranée sur des bateaux de fortune. Et ce qui m’a vraiment marqué, c’est le rôle que jouent les réseaux sociaux et les nouvelles technologies : ces migrations sont complètement dépendantes des téléphones cellulaires. C’est cette technologie qui permet de payer les passeurs, de s’orienter, d’accéder aux informations… La migration n’est pas due aux changements climatiques. En réalité, la migration et les changements climatiques sont deux conséquences de l’accélération du consumérisme, l’accélération de l’industrialisation, qui est la force motrice derrière tout ça.

Vous écrivez que les riches seront moins résilients que les pauvres face aux futurs défis…

Ce n’est pas tout à fait ça que je dis, car dans l’ensemble un pauvre en Californie est riche par rapport à un Africain ou à un Bangladais. Je pense que ceux qui seront les plus affectés, ce sont les classes moyennes et moyennes inférieures. Qui a été les plus touchés par les incendies en Californie ? Pas forcément les pauvres, mais les classes moyennes dont le principal actif est leur maison… et leur voiture. Ces possessions les rendent moins mobiles. On constate la même chose lors des incendies et des ouragans : les habitants refusent d’être évacués. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur qu’on entre par effraction dans leur propriété ou peur de perdre leur maison ou leur voiture. Donc, l’idée dominante que les pauvres souffriront tandis que les riches s’en sortiront très bien est totalement erronée. Ça ne se passera pas comme ça. Si l’on regarde les parties du monde les plus touchées par les effets du changement climatique, plusieurs d’entre elles sont parmi les lieux les plus riches au monde. La ville de Houston, par exemple, qui est la capitale mondiale des carburants fossiles, est dévastée de façon répétée par les inondations, et il est parfaitement clair que ses perspectives sont très sombres. La Californie aussi, avec le rêve californien et ses technofantaisies, où la modernité est plus ou moins née, devient de moins en moins habitable.

Je pense aussi que les citadins sont les moins adaptés pour affronter les catastrophes autour de nous, que ce soit en Occident ou en Inde. Si un citadin indien de classe moyenne devait fuir à la campagne, il ne survivrait pas plus de quelques jours.

Vous avez dit que la guerre nous attend dans l’avenir. Mais que pourrait-elle résoudre ?

Les Occidentaux rechignent à considérer le changement climatique sous l’angle du conflit géopolitique, mais prenons l’exemple d’un migrant bangladais. Il arrive d’abord en Libye, où il est immédiatement enfermé dans un camp d’esclavage ; puis, malgré les tirs des gangsters libyens qui le poursuivent, il arrive à s’enfuir. Par miracle, il parvient à se rendre à la frontière, où il monte dans un bateau de fortune qui manque de sombrer ; puis, il traverse les Balkans, où on lui tire dessus ou bien la Turquie, où on lui tire dessus. Beaucoup de migrants atterrissent au Sinaï où, lorsqu’ils ne peuvent payer les passeurs, on leur prélève des organes. Les expériences vécues par ces personnes sont équivalentes aux expériences de guerre. Alors, que ce soit aux frontières de l’Europe ou des États-Unis, que cela nous plaise ou non, la guerre est déjà là. On ne veut pas le voir, mais il s’agit réellement de guerre. Et de plus en plus, on constate que les effets du changement climatique deviennent des armes de guerre. Récemment, le gouvernement algérien a accusé le Maroc d’avoir déclenché des incendies de forêt, de les avoir utilisés comme instruments de guerre. Et il en est de même entre la Turquie et la Grèce. L’humanisme n’est qu’un fantasme devant le mal infini dont sont capables les humains.

La Déesse et le Marchand d’Amitav Ghosh, aux éditions Actes Sud, septembre 2021, 320 p., 22,50 €.

Le Grand Dérangement d’Amitav Ghosh, aux éditions Wild Project, janvier 2021, 250 p., 20 €.

C’est maintenant que tout se joue…

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Traduction : Chantal Nelson

Congrès de la nature : une centaine de motions adoptées, mais quel effet ?

congrès de la nature

Un manifeste pour la protection de l’environnement, des motions adoptées pour protéger 80 % de l’Amazonie, lutter contre la déforestation importée ou préserver les océans. Après une semaine de débats, les membres de l’UICN sont parvenus à un consensus, qui servira de feuille de route dans les prochaines échéances internationales.

Tombée de rideau sur le parc Chanot, à Marseille. Après une semaine d’intenses débats, le Congrès mondial de la nature s’est terminé, vendredi 10 septembre au soir. La déclaration finale, « Le manifeste de Marseille », se veut porteur d’espoir face à l’effondrement du vivant :

« L’humanité a atteint un point de bascule (…) La « réussite » économique ne saurait plus se faire aux dépens de la nature. Nous avons de toute urgence besoin de réformes systémiques (…) Pourtant, il y a lieu d’être optimiste. Nous sommes parfaitement capables d’opérer des changements transformateurs, et vite. Pendant la pandémie, nous avons changé nos comportements afin de protéger notre santé et celle de ceux qui nous entourent. »

Cette déclaration, adoptée par l’assemblée des membres de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) — qui regroupe aussi bien des gouvernements que des associations ou des centres de recherche — donne le la des futures négociations internationales sur la biodiversité, censées se tenir en avril 2022 en Chine. En creux, elle dessine une nouvelle vision de la protection de l’environnement, estime Didier Bazile, chercheur au Cirad, un centre de recherche membre de l’organisation : « On n’est plus dans une approche uniquement centrée sur la conservation des espèces ; des liens sont faits avec le changement climatique, l’agriculture et la santé, explique-t-il. Surtout, il y a désormais un consensus sur l’importance vitale de la biodiversité et de sa préservation pour le bien-être global. » Autrement dit, la biodiversité est entrée de plain-pied dans l’agenda politique international. « Ce congrès a permis de mettre les points sur les i, dit aussi Pierre Cannet, du WWF. Il a réussi à proposer des solutions concrètes pour répondre à l’urgence. »

Car au-delà de ce manifeste, plus d’une centaine de motions ont été adoptées, qui sont autant de recommandations pour enrayer la crise écologique. « L’UICN est une courroie de transmission entre le monde scientifique et associatif d’un côté, et le monde politique et économique de l’autre, explique François Chartier, chargé des campagnes Océans à Greenpeace. Elle porte des positions qui font globalement consensus, qui sont appuyées sur des recherches, et qui sont autant d’appels à agir. » Ainsi, si ces motions adoptées n’ont rien de contraignant, elles n’en ont pas moins une influence politique : « En 2016, lors du dernier congrès, une résolution appelait à protéger 30 % des océans, rappelle M. Chartier. Aujourd’hui, cette proposition est à l’agenda de la COP15 sur la biodiversité. »

La position ambigüe du gouvernement français

Parmi les motions adoptées, certaines portent en effet de vraies avancées potentielles. « Sur les forêts, nous avons adopté une résolution demandant à protéger 80 % de l’Amazonie, se réjouit Pierre Cannet. Une autre porte sur la lutte contre la déforestation importée et une autre encore sur la préservation des forêts primaires et matures en Europe, dont certaines sont fortement dégradées. » M. Bazile retient pour sa part plusieurs motions qui poussent à un changement de modèle agricole, en promouvant les alternatives aux pesticides de synthèse ou en incitant à un changement des systèmes alimentaires.

protéger 80% de la forêt amazonienne

L’une des motions vise à protéger 80 % de la forêt amazonienne. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/Cifor/Neil Palmer/CIAT

Sur les océans, le programme paraît même complet : l’UICN invite à protéger un tiers des mers, à lutter contre la pollution plastique, à préserver particulièrement les cétacés et à voter un moratoire contre l’exploitation minière des fonds marins. « Après, il faut voir comment ces motions vont être — ou non — concrétisées, met en garde Pierre Cannet. Il ne faut pas qu’elles restent au placard, et cela dépendra de la mobilisation des ONG comme des États. »

À ce titre, le gouvernement français a joué un rôle ambigu, se posant une nouvelle fois comme un leader vert, mais restant flou quant aux actions concrètes, relève Jean-David Abel, de France Nature Environnement (FNE) : « Ce congrès mondial se tient à quelques mois d’échéances internationales importantes, la COP26 sur le climat et la COP15 sur la biodiversité, souligne-t-il. On aurait pu imaginer, pour une fois, que le gouvernement annoncerait des mesures plus carrées, plus précises. Mais il n’y a rien eu de nouveau. » Même l’annonce sur les 5 % d’aires marines protégées en Méditerranée le laisse sceptique : « Sans moyens, elles resteront sur le papier. » Plus globalement, la France a manqué les occasions de montrer une véritable ambition pour les mers, comme l’explique François Chartier : « Elle s’est par exemple abstenue sur le moratoire contre l’exploitation minière des océans, parce que le gouvernement a adopté il y a quelques mois une Stratégie nationale d’exploration et d’exploitation des ressources minérales dans les grands fonds marins. »

lutter contre la pollution plastique

Dans l’une des motions, l’UICN invite à lutter contre la pollution plastique dans les océans. Flickr / CC BY-NC 2.0 / Robert Vicol

Déceptions sur la biologie de synthèse

Tout ne fait donc pas consensus au sein de l’UICN. Ainsi, les membres se sont écharpés jusque vendredi soir quant à l’adoption de la motion 75, à propos de la biologie de synthèse. « Les débats ont été très vifs, car il s’agit d’une question centrale pour l’avenir de la conservation, relate Estienne Rodary, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), qui a suivi les discussions. Certains y voient une pente très dangereuse, car on ne sait absolument pas les impacts que pourrait avoir l’éradication des moustiques dans certaines zones de la planète. Mais pour d’autres, on ne pourra pas se passer de ces solutions technologiques. »

Autres déceptions, pour Didier Bazile, certains sujets n’ont pas ou peu été abordés : « L‘importance de la diversité génétique [c’est-à-dire la diversité des individus au sein même d’une espèce] n’est pas vraiment prise en compte, remarque-t-il. On est aussi en retard sur les questions de gouvernance : quelle réelle participation des communautés locales et des peuples autochtones et quel poids dans les prises de décision ? » La place — marginale — des peuples autochtones avait été dénoncée en début de congrès par plusieurs organisations, lors d’un contre-sommet et d’une manifestation.

Les participants au congrès de l’UICN sont donc repartis de Marseille la besace pleine de propositions. « Elles devront servir de feuille de route dans les prochaines échéances internationales, dit François Chartier, présentant un menu bien chargé :Une conférence pour la préservation de l’Antarctique fin octobre, la COP26 pour le climat, le One Ocean Summit annoncé par Macron en janvier 2022, puis une conférence sur les fonds marins, avant la COP15 sur la biodiversité, en avril 2022. » Le travail ne fait que commencer.

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En résumé, Reporterre est un exemple rare dans le paysage médiatique : totalement indépendant, à but non lucratif, en accès libre, et sans publicité.
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Dans la Creuse, les animaux côtoient la population

renard_dans_la_Creuse

Dans ce département très rural, les animaux sauvages sortent davantage à découvert et se rapprochent des habitations. Une cohabitation qui n’est pas sans incidence pour les exploitations agricoles.

En juillet, Guillaume Mannot, un agriculteur installé sur le plateau de Millevaches, dans le sud de la Creuse, a reçu une drôle de visite. Un renard s’est invité dans sa cuisine ! « Cela n’était jamais arrivé. Depuis le premier confinement, nous avions remarqué une présence plus importante de renards et de renardeaux autour de notre maison. Ils sont moins craintifs, alors qu’ils se cantonnaient avant à la forêt », raconte-t-il.

Les renards roux ne sont pas les seuls à sortir du bois. Sangliers, chevreuils, hérissons et loutres s’aventurent de plus en plus à découvert sur les routes, et même dans les villages. Selon le naturaliste Marc Giraud, habitant dans le Limousin, les animaux sauvages ont été beaucoup plus confiants depuis le confinement et se sont de plus en plus comportés en « voisins » des hommes. « Cela s’explique non pas par une raison biologique mais par une raison comportementale. Les animaux sont vraiment surpris par le déconfinement, ils sont donc plus naïfs, je les vois traverser le village et me manger dans la main », observe-t-il.

A tel point que l’agriculteur Guillaume Mannot s’est mis en tête d’apprivoiser les renards. « Ils ne sont pas nuisibles et chassent nos pires ennemis : les campagnols qui détruisent nos arbres fruitiers. Leur présence ici est donc bénéfique, j’ai même commencé à leur donner des oeufs pour qu’ils viennent plus souvent », explique-t-il. Les hirondelles avaient aussi profité du confinement pour faire leurs nids dans les toits des écoles fermées. « Elles n’ont pas été dérangées et ont pu prospérer. Comme il s’agit d’une une espèce menacée, le confinement a été bénéfique pour elles », explique Franck Taboury, chargé d’études à laLigue pour la protection des oiseaux (LPO) du Limousin.

Très rurale, la Creuse estle deuxième département le moins peuplé de France, avec à peine 117.000 habitants. Mais il reste difficile de quantifier le nombre d’animaux qu’elle abrite. Des associations tentent désormais de les recenser pour mieux les protéger. En collaboration avec la LPO et le conservatoire d’espaces naturels, le Groupe Mammalogique et Herpétologique du Limousin a ainsi lancé des atlas de la faune sauvage en avril dernier. Toute personne apercevant un animal durant sa promenade ou dans son jardin est invitée à le signaler sur son site Internet en y ajoutant une photo.

Cette plus grande proximité avec la faune sauvage a éveillé une prise de conscience chez certains habitants. « J’ai observé beaucoup plus d’oiseaux dans les chemins et les bas-côtés et je fais beaucoup plus attention aux animaux quand je me déplace en voiture ou en tracteur », affirme Victoire Talamona, éleveuse de chevaux près de Boussac, dans le nord du département.

Prudence sur les routes

Mais si certains conducteurs se montrent plus prudents sur les routes, les animaux, eux, ont perdu le réflexe de se méfier des voitures. Franck Taboury comme Marc Giraud disent avoir constaté un nombre croissant de rapaces nocturnes, chouettes effraies, blaireaux et hérissons morts écrasés sur les routes limousines. Cette présence plus marquée des animaux sauvages n’est pas non plus sans conséquences pour les cultures et les récoltes, alors que ceux-ci causent déjà de gros dégâts dans les champs en temps normal. A l’automne dernier, avant l’entrée en vigueur du deuxième confinement, le gouvernement avait d’ailleurs autorisé la chasse par dérogation dans un impératif de « régulation de la faune sauvage susceptible d’occasionner des dégâts aux cultures et aux forêts » – dans la Creuse, la mesure a concerné le gros gibier et les renards.

Malgré cette autorisation, les chasseurs n’ont pas été tous au rendez-vous. « Il y avait beaucoup moins de chasseurs que d’habitude pour plus de gibier. Ce qui se répercute sur le nombre de dégâts. Comme nous devons les indemniser sur les zones ‘chassables’ et ‘non-chassables’, cela représente un énorme poids financier pour les fédérations qui se retrouvent en difficulté », explique le président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Willy Schraen.

Selon un décompte arrêté au 11 mai dernier, la Fédération départementale des chasseurs de la Creuse avait ainsi dû verser 305.000 euros d’indemnisations aux agriculteurs pour la période allant de juillet 2019 à fin juin 2020, avec 358 dossiers au total.

Juliette Picard/Les Echos  27 août

 

Pour préserver le sauvage, apprenons à cohabiter avec lui

grues_cendrées au lac_du_der

Sanctuariser des espaces pour préserver la vie sauvage est un choix « déresponsabilisant », selon l’auteur de cette tribune. Plutôt qu’un « antagonisme entre humain et non-humain », il loue « une nature dont l’humain serait partie intégrante ».

Jean-Yves Barnagaud est ornithologue et maître de conférences à l’École pratique des hautes études.

Aux dernières lueurs d’un soir de novembre, les vols de grues qui se dirigent vers leurs dortoirs zèbrent le ciel du lac du Der. Cette scène est d’une telle intensité qu’elle est désormais un rendez-vous incontournable du patrimoine champenois, médiatisée dans les grands journaux télévisés. Les grues du Der se comptent par centaines de milliers : emblématiques de l’oiseau migrateur, elles apportent avec elles, à l’aube de l’hiver, la rumeur des forêts scandinaves et d’Europe centrale. Quelle plus belle exaltation de la vie sauvage que ces vols qui se détachent en ombres chinoises devant un couchant orangé, en formations bien coordonnées, pour atterrir sur les îlots du lac déjà à l’ombre ? À ce tableau impressionniste s’accordent parfaitement leurs douces trompettes, qui emplissent l’espace sonore, sans toutefois le saturer : quintessence de l’émerveillement devant la nature.

Au-delà de l’aspect esthétique, qui, soulignons-le, se suffit à lui-même, le spectacle devient déroutant lorsque l’on s’interroge sur la nature du décor. Le lac du Der est une vaste retenue d’eau, encadrée de digues de béton, construite dans les années 1960 pour contenir les crues de la Marne et de la Seine. Deux villages ont été engloutis dans l’opération, qui a par ailleurs nécessité la destruction d’hectares de champs, de forêts, et de nombreuses fermes.

Le haut lieu de la migration des oiseaux d’eau dans le nord de la France est un lac de barrage. Wikimedia Commons / CC BY 3.0 / Prosopee

À notre époque, une infrastructure d’une telle ampleur aurait probablement déclenché un contentieux suffisant à compromettre sa construction [1]. Mais le propos ici n’est pas de juger quels travaux sont acceptables ou non face aux enjeux écologiques qu’ils soulèvent, ni de commenter la légitimité des controverses qu’ils engendrent. Il s’agit simplement de souligner un paradoxe écologique apparent : ce haut lieu de la migration des oiseaux dans le nord de la France, dont la renommée touche autant les ornithologues que le grand public, est un lac de barrage [2]. Ce n’est pas, pour les migrateurs, un site de repli : il n’existait, avant le lac du Der, aucune zone humide d’une telle ampleur dans la région. En artificialisant ce territoire afin de préserver Paris des crues de la Seine et non pour protéger espèces ou habitats, l’humain a donc créé de toutes pièces un site d’importance européenne pour la conservation des oiseaux d’eau.

Le « pays aux mille étangs »… artificiels

Rien d’unique en ce lieu : pour ne citer qu’un autre exemple, la Brenne, vaste réseau d’étangs artificiels à la lisière du Berry, fut construite par des moines au XIIᵉ siècle dans le but de cultiver un gigantesque marécage. Des écosystèmes que ces travaux ont détruits, l’histoire n’a gardé aucune trace – mais le « pays aux mille étangs » revendique désormais à juste titre l’une des communautés d’oiseaux d’eau les plus prospères du pays. L’humain a-t-il créé de toutes pièces des paysages favorables à l’émergence de communautés d’oiseaux particulièrement diversifiées ? Ou ces milieux, riches en apparence, ne sont-ils qu’un pâle reflet d’écosystèmes encore plus complexes, anéantis par l’artificialisation ? Difficile à dire sans l’apport de la paléoécologie et des autres disciplines scientifiques qui permettent de reconstruire les écosystèmes pré-humains. Reste que, dans le contexte actuel, la diversité du patrimoine naturel que nos sociétés cherchent à préserver est, pour une large part, une construction humaine.

On canalise la biodiversité pour l’amener là où elle ne dérange pas trop.

Comme désarmée face à cet état de fait historique, la gouvernance territoriale d’un XXe siècle qui se veut soucieux de l’environnement [3], avec ses trames vertes, bleues ou noires [4], voudrait canaliser la biodiversité pour l’amener là où elle ne dérange pas trop. Elle ne peut pourtant pas s’affranchir d’une observation récurrente : les oiseaux nous révèlent qu’on ne se débarrasse pas si facilement de la « nature », n’en déplaise aux promoteurs d’une société d’urbanisme et de technologie.

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Des faucons pélerins. Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / yapaphotos

Qu’on ne veuille pas la voir ou qu’on tente de contrôler sa présence dans notre quotidien est une chose ; reste que des faucons pèlerins nichent sur la torchère d’une raffinerie dans le Rhône et que l’atlas ornithologique de Paris est riche d’une centaine d’espèces d’oiseaux nicheurs [5]. À l’inverse, les mesures de conservation mises en place dans les milieux agricoles en faveur du bruant ortolan et de la pie-grièche à poitrine rose semblent impuissantes à enrayer leur déclin.

L’antagonisme entre humain et non-humain empêche la coexistence

Ces exemples ne sont pas directement comparables, toutes les espèces n’ayant pas la même flexibilité face à l’artificialisation. Néanmoins, laisser aux espaces légalement protégés le soin de préserver oiseaux, prédateurs, pollinisateurs, et leurs habitats crée de toutes pièces un antagonisme entre humain et non-humain qui acte l’impossibilité de leur coexistence. La sémantique y fait écho, réduisant le vivant à des néologismes techniques — écosystèmes, biodiversité, réseaux de connectivités, fonctionnalités écologiques et que sais-je encore… Leur usage récurrent, dans la littérature scientifique comme dans les textes juridiques et les documents de gouvernance, semble vouloir éloigner encore un peu plus le non-humain de notre société [6].

Bref, préserver les oiseaux et l’ensemble de la vie sauvage (au sens de : non volontairement conditionnée par l’humain), c’est reconnaître leur existence en tant que partie intégrante de notre vie quotidienne — plutôt qu’entretenir l’altérité entre naturel et artificiel, sauvage et civilisé, protégé et valorisé, voire humain et non humain. C’est, en somme, reconsidérer la responsabilité de l’humain envers le non-humain comme une valeur-clé de notre développement social plutôt que comme contrainte légale. Les textes fondateurs de la morale chrétienne occidentale ne recommandent pas autre chose [7].

Depuis quelques années, dans le garage en béton sous mon immeuble de centre-ville, s’est établie une colonie d’hirondelles rustiques. Pour autant que je puisse constater, elle se porte assez bien : sans doute le parc municipal tout proche leur fournit-il assez de ressources pour mener leurs nichées à bien ? À la mi-août, les jeunes se sont envolés pour leur première migration vers l’Afrique : je ne peux m’empêcher d’espérer qu’ils repeupleront l’an prochain une vieille grange que l’on choisira, pour ne pas troubler leur quiétude, de ne pas démolir.

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En Espagne, l’agriculture intensive tue les poissons mais les pouvoirs publics tergiversent

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Photo chapô : Des poissons morts sur les rives de la Mar Menor, photographiés par Greenpeace le 19 août 2021. © Greenpeace/Pedro Martínez

 

Des tonnes de poissons morts sont de nouveau apparues sur les rives de la Mar Menor, en Espagne, en août. Alors que cet épisode, causé par la pollution de l’agriculture intensive, a été plus intense que celui de 2019, les pouvoirs publics tardent à prendre les mesures nécessaires.

Madrid (Espagne), correspondance

Tout le monde était prévenu. Cela n’a pas évité l’hécatombe. Depuis le 17 août, 5 tonnes de poissons et autres crustacés sont venus agoniser sur les rives de la Mar Menor (la « mer Mineure »), l’une des plus grandes lagunes d’Europe, dans la région de Murcie, dans le sud-est de l’Espagne. La pollution liée à l’agriculture intensive qui prospère dans la zone avait déjà provoqué un épisode similaire en 2019. Les déversements d’engrais avaient entraîné l’asphyxie de la faune qui peuple cet écosystème unique et jeté des milliers de poissons morts sur ses berges. Selon les associations écologistes, les causes du désastre sont parfaitement connues. Les solutions aussi. Mais rien n’a bougé depuis 2019, ou si peu…

« Quand les engrais finissent dans la lagune, ils provoquent une explosion de vie, surtout d’algues vertes, qui grandissent grâce aux nutriments, à la chaleur et au soleil. Mais ces algues ont besoin d’oxygène pour vivre. Cela débouche sur une situation d’anoxie (manque d’oxygène) : les algues consomment l’oxygène disponible et les autres animaux qui peuplent ces eaux ne peuvent plus respirer », explique Julio Barea. Docteur en hydrogéologie, il est responsable de la campagne Eau chez Greenpeace Espagne, qui a publié le 25 août dernier un rapport signalant la cause principale de la situation dans la Mar Menor.

Selon ce rapport, le grand coupable est le transfert artificiel de l’eau du Tage, fleuve qui coule bien plus dans le nord du pays, vers la Murcie, pour arroser depuis 1979 les cultures. « Dans les champs de Carthagène, proche de la Mar Menor, une agriculture industrielle intensive s’est développée grâce à cette ressource. Pour avoir trois récoltes par an, les exploitants utilisent beaucoup d’engrais chimiques, principalement à base de nitrates et de phosphates. Il y a aussi un excès d’eau, qui provient essentiellement du Tage. » Cette eau se charge de nitrates et de phosphates en passant par les terres cultivées, puis va gonfler les aquifères et cours d’eau qui alimentent la Mar Menor.

Déclin depuis 2019

Cette situation ne prend personne par surprise. En mai 2016, la branche espagnole de WWF et l’Association de naturalistes du Sud-Est (ANSE) avaient sonné l’alarme en diffusant des images des eaux de la lagune. D’ordinaire cristallines, elles s’étaient alors changées en une sorte de « soupe verte ». Premier avertissement. Le suivant est arrivé en 2019 : 3 tonnes de poissons et crustacés morts par asphyxie avaient été ramassées sur les bords de la lagune. Mais l’épisode de cet été a battu ce triste record.

poisson échoué

Un poisson échoué se décompose sur un rivage de La Manga (Murcia, Espagne), le 25 août 2021. © AFP/Jose Miguel Fernandez

Du côté des pouvoirs publics, le gouvernement régional, aux mains du Parti populaire (PP, droite), et l’exécutif national, dirigé par le socialiste Pedro Sánchez, se renvoient mutuellement la faute. « Depuis 2019, nous avons fait tout ce qui relevait de nos compétences pour affronter cette situation, assure Miriam Pérez, chargée de la Mar Menor au gouvernement régional de Murcie. Mais il y a une attitude de rejet de la part du gouvernement central envers nos initiatives. Les compétences les plus importantes pour affronter ce problème sont entre les mains du ministère de la Transition écologique. » Le président régional, Fernando López Miras, réclame plus de compétences pour la région. Pour sa part, Teresa Ribera, ministre de la Transition écologique, qui estime que le gouvernement régional dispose des compétences nécessaires, demande de la coopération et insiste sur la condamnation des pratiques illégales dans l’agriculture.

En attendant, la situation s’est dégradée depuis 2019, constate Greenpeace. Pour l’ONG, les solutions sont pourtant connues. Cesser de transférer l’eau du Tage vers les champs de Carthagène. Nettoyer les aquifères pollués. Revenir à un modèle d’agriculture durable. « Les solutions proposées par le ministère et le comité d’expert étaient adéquates. Mais la semaine dernière, Teresa Ribera s’est rendue sur place et en est sortie avec des propositions différentes », déplore Julio Barea.

« Tout le monde a regardé ailleurs et a cherché à mettre en place les mesures les plus faciles et spectaculaires, dit Luis Suárez, biologiste et coordinateur chargé de la conservation pour WWF Espagne. Mais cela ne règle pas le problème, qui est l’agriculture industrielle et intensive, dont une partie est illégale. C’est un sujet majeur nécessitant des décisions fortes. Jusque-là, personne n’a voulu le faire. »

C’est maintenant que tout se joue…

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Congrès mondial de la nature à Marseille : les clés pour comprendre

congrès mondial de la nature

L’Union internationale pour la conservation de la nature tient son congrès mondial du 3 au 11 septembre à Marseille. Les acteurs de la préservation de la biodiversité se retrouveront pour accorder leurs voix et tenter de peser sur les décideurs politiques et économiques. Le but : interrompre le processus d’effondrement du vivant.

J-1 : moment-phare pour la préservation de la biodiversité, le Congrès mondial de la nature se tiendra à Marseille, du vendredi 3 au 11 septembre prochains. Organisé tous les quatre ans par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il est présenté comme « l’événement environnemental le plus important au monde » — rien que ça ! Sur le site du sommet, on annonce plus de 10 000 participants et des décisions « qui influenceront les politiques mondiales de conservation pour la prochaine décennie ». Mais à quoi s’attendre précisément ? Reporterre vous donne quelques clés de compréhension de ce congrès majeur, à mi-chemin entre une COP, une exposition universelle et une session du Giec.

  1. Qu’est-ce que l’UICN?

Il s’agit d’une organisation internationale originale, qui réunit des associations, des agences gouvernementales et des États, ainsi qu’un réseau d’experts — scientifiques ou non. « C’est le lieu où se retrouvent tous les spécialistes et acteurs de la conservation de la nature », dit Maud Lelièvre, présidente du comité français de l’UICN. Cette branche hexagonale réunit ainsi des ONG environnementales telles que le WWF ou France Nature Environnement (FNE), des agences publiques comme l’Office national de la biodiversité (OFB), mais également des représentants des ministères de l’Écologie ou des Affaires étrangères.

« C’est une organisation hybride, avec un côté très scientifique et un autre politique », précise Arnaud Gauffier, du WWF. En 1961, son ONG — le World Wild Fund for nature (WWF) — a d’ailleurs été fondée pour soutenir financièrement les actions portées par l’UICN, créée pour sa part en 1948. À ses débuts, l’organisation s’est surtout consacrée à la protection de la faune et de la flore : elle a ainsi mis en place la Liste rouge des espèces menacées, devenue depuis « un outil indispensable et l’inventaire le plus complet sur l’état des espèces à l’échelle mondiale », dit Mme Lelièvre. L’UICN s’intéresse également de près à la conservation des écosystèmes. Elle s’est donc dotée d’un référentiel afin de catégoriser les aires protégées en fonction du degré de protection qu’elles renferment — les parcs nationaux français sont par exemple classés dans la catégorie n°1, la « meilleure ». « On établit aussi une liste verte recensant les aires les plus protectrices, explique Mme Lelièvre. On en compte 59 aujourd’hui à travers le monde, dont 22 en France ! »

UICN quartier général

Le quartier général de l’UICN à Gland, en Suisse. Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Erich Iseli

Coordinatrice du réseau Forêts de FNE, Adeline Favrel participe aux commissions et groupes de travail de l’UICN sur ce sujet : « C’est une instance intéressante, où l’on peut débattre du fond, échanger avec des scientifiques mais aussi avec des représentants du gouvernement, sans être dans un jeu de posture ou de rapport de force, dit-elle. Par contre, ce n’est pas là que des décisions importantes seront prises. » Ainsi, le comité français de l’UICN a adopté une proposition détaillée contre la déforestation importée, recommandant entre autres aux États de « mettre en place une fiscalité différenciée, en taxant davantage des produits agricoles impliqués dans la déforestation […] et en [supprimant] les régimes fiscaux favorables aux agrocarburants »sans pour autant que le gouvernement français ne s’engage dans la mise en œuvre de ces dispositions.

Outre ces travaux au long cours, « les prises de position et les travaux des membres de l’UICN ont une influence sur les politiques environnementales mondiales », poursuit Mme Lelièvre, en citant l’exemple du trafic d’espèces : c’est en effet suite aux travaux de l’organisation sur ce sujet qu’une convention internationale sur le commerce d’espèces protégées a été adoptée, la Cites. De la même manière, l’institution a joué un rôle central dans l’élaboration de plusieurs conventions internationales de premier plan, dont la Convention de Ramsar sur les zones humides ou la Convention du patrimoine mondial.

  1. À quoi va servir ce Congrès mondial?

Pour nombre de participants, ce sommet doit être « le coup d’envoi du momentum international pour la biodiversité », selon les mots d’Arnaud Gauffier. Le congrès prend en effet place quelques mois avant la COP26 sur le climat et la COP15 sur la biodiversité — prévue en Chine début 2022. Pour autant, rien de décisif n’est à attendre de cette séquence marseillaise, et pour cause : les motions votées par l’UICN sont des recommandations plus que des dispositions contraignantes. « Le sommet permet quand même de préparer le terrain, d’amorcer le dialogue et les négociations », estime Maud Lelièvre. Une sorte de pré-COP.

« Nous sommes au cœur d’une urgence planétaire, la nature décline à l’échelle mondiale à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité, et la pandémie de Covid-19 nous a rappelé brutalement à quel point nous dépendons de la nature, nous rappelle par courriel le directeur général de l’UICN, Bruno Oberle. Nous avons besoin d’un changement complet de notre mode de vie actuel, et d’une action décisive à grande échelle. » D’après lui, le sommet « peut être un moment important de cette transformation, car il offre un lieu où les gouvernements, les entreprises, le monde universitaire et la société civile peuvent travailler ensemble sur des solutions ».

« Les motions adoptées sont souvent des vœux pieux. Mais elles ont le mérite d’exister et de donner un cadre de travail aux négociateurs. »

Ainsi, lors de l’Assemblée des membres de l’UICN, du 8 au 10 septembre, une trentaine de motions [1] ainsi qu’une déclaration finale devraient être adoptées, qui esquisseront une feuille de route possible pour stopper l’effondrement du vivant. « On va discuter lutte contre la déforestation ou contre le trafic d’espèces menacées, création et renforcement d’aires protégées, protection des écosystèmes qui stockent du carbone, énumère Mme Lelièvre. On espère que dans la déclaration finale, l’UICN demandera officiellement à tous les États que 10 % des 13 milliards d’euros prévus pour la relance post-Covid soient consacrés à la nature. » « L’UICN est moins écoutée des politiques qu’il y a quelques décennies, regrette M. Gauffier. Aujourd’hui, les motions adoptées sont souvent des vœux pieux. Mais elles ont le mérite d’exister et de donner un cadre de travail aux négociateurs. » Pour Bruno Oberle, « les décisions de l’UICN reflètent un consensus démocratique au sein de la communauté de la conservation qui a beaucoup de poids », écrit-il à Reporterre.

Avec d’autres, France Nature Environnement (FNE) porte six motions — contre la déforestation et l’artificialisation des sols, pour les « alternatives à l’utilisation des pesticides de synthèse ». « Ce ne sont pas les motions en elles-mêmes qui font bouger les choses, mais elles nous donnent des arguments et du crédit pour ensuite aller faire pression auprès des dirigeants », explique Alexis Vannier, directeur de la communication et du plaidoyer de l’association.

14° assemblèe générale

Carte postale commémorative de la quatorzième assemblée générale de l’UICN en 1978 à Ashgabat (Turkménistan, alors en URSS). Domaine public / Wikimedia Commons

Finalement, ce n’est pas tant dans les couloirs de l’Assemblée qu’auront lieu les principales avancées que dans les allées du Forum, qui se tiendra du 4 au 7 septembre. Des centaines de tables rondes, de conférences, d’ateliers vont se succéder tous azimuts : préservation des grands singes, impact des industries minières, aires marines protégées, espèces invasives… « C’est le moment où tous les acteurs de la conservation se retrouvent, dit Mme Lelièvre. On peut élaborer des plans d’action ensemble, échanger sur les recherches en cours, faire avancer des projets. » Le comité français entend ainsi créer un réseau de coopération sur les aires protégées, et animera une réunion d’experts autour de la lutte contre le trafic d’animaux sauvages.

Le sommet fait aussi figure de congrès scientifique, avec nombre de chercheurs présents : « Cet événement constitue une arène différente pour les débats sur la conservation de la nature, avec l’intérêt notamment de donner la parole à des groupes issus de la société civile qui ne l’ont pas souvent », souligne Didier Bazile, chercheur au Cirad et coanimateur de la thématique de recherche prioritaire Biodiversité.

Côté WWF, on espère en profiter pour faire pression sur les banques publiques de développement — qui tiendront des stands lors du Forum — « afin qu’elles s’engagent à financer davantage les actions et programmes en faveur de la biodiversité », dit Arnaud Gauffier. Pour les associations membres de FNE, c’est un peu leur « Fête de l’Huma », un moment de retrouvailles et d’échanges : « C’est une vitrine pour visibiliser et médiatiser nos combats », dit Adeline Favrel. Outre ces réunions d’experts, un large espace sera ouvert au public, avec des expositions, des projections ou des ateliers ludiques.

Enfin, ce congrès organisé en France sera aussi l’occasion de tirer un bilan de la politique environnementale d’Emmanuel Macron, qui viendra en personne inaugurer cette grand-messe. « Le président viendra porter trois messages, fait-on savoir à l’Élysée. Pour une relance verte qui s’appuie sur la nature ; pour un cadre mondial pour la biodiversité ambitieux ; pour une reconnaissance de l’urgence climatique et la contribution de la nature dans la lutte contre le changement climatique. » L’opportunité pour le chef de l’État de se poser à nouveau en leader vert. Mais certaines associations ont d’ores et déjà pointé les contradictions du gouvernement : « En France, les aires protégées manquent de moyens, et la création de parcs nationaux ne cache pas l’absence de ressources pour assurer leurs missions, dénonce par exemple Extinction Rebellion. En mer, on parle même de “Parc de papier”, des aires protégées qui ne le sont que de nom. »

  1. Quels sont les points qui font débat?

En parallèle du Congrès mondial, plusieurs associations entendent jouer les trouble-fête. « Une motion polémique sera particulièrement suivie, note ainsi Inf’OGM, celle sur la biologie de synthèse, dont fait partie le forçage génétique. » L’un des aspects discutés au sein de l’UICN est de savoir si cette technique est une option pertinente pour la préservation de la biodiversité. « Le forçage génétique pourrait permettre de supprimer des populations d’espèces considérées comme envahissantes en biaisant le ratio sexuel ou en altérant leur fertilité », assure le site d’information, qui s’interroge : « L’humanité peut-elle s’autoriser à manipuler le vivant pour… le “préserver” en dépit des enjeux environnementaux, sanitaires et socio-économiques sous-jacents ? »

Ainsi, malgré un apparent consensus — tant scientifique que politique — sur les questions de biodiversité, de nombreux sujets abordés lors du sommet font débat. « C’est l’occasion pour nous de questionner la manière dont se fait la conservation de la nature », dit Fiore Longo, de Survival International. Avec d’autres associations, son ONG organise, les 2 et 3 septembre, un « congrès alternatif », intitulé « Notre terre, notre nature », « qui mettra en lumière l’opposition mondiale aux tentatives de gouvernements, de l’industrie de la conservation de la nature et de grandes ONG de transformer 30 % de la planète en “aires protégées” ». Autre sujet de débat, battu en brèche lors de ce contre-sommet, les « solutions fondées sur la nature », largement promues par l’UICN, mais « qui posent une valeur marchande sur la nature et constituent une fausse solution pour lutter contre le changement climatique », selon Survival International.

« C’est l’opportunité de montrer ce qui se fait réellement sur le terrain, les vols des terres, les violations des droits humains commises au nom de la conservation de la nature, dit Mme Longo. Depuis des décennies, l’UICN et les gouvernements ne parviennent pas à répondre à la crise écologique, alors que depuis des siècles voire des millénaires, des peuples autochtones et des communautés locales ont su préserver leur lieu de vie. » L’ONG, qui défend la reconnaissance des droits des peuples autochtones, veut créer « une coalition d’organisations et de peuples pour la justice sociale et environnementale ». À ses côtés, Extinction Rebellion entend ainsi se mobiliser toute la semaine, en vue notamment de « dénoncer le greenwashing » — Nutella et Veolia font partie des sponsors officiels de l’événement : « Alors que nous assistons à la sixième extinction de masse du vivant, l’heure n’est plus aux effets d’annonce, mais à des prises de décisions radicales », estime le mouvement.

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Bonne nouvelle : la RDC renonce à exploiter le pétrole à Salonga

Réserve de salonga

Chers ami·e·s de la forêt tropicale,

le gouvernement de la République démocratique du Congo a décidé d’abandonner ses plans d’exploitation des réserves pétrolières à l’intérieur du Parc national de la Salonga. Les concessions chevauchant l’aire protégée ont été déclarées « nulles et non avenues ».

C’est une excellente nouvelle pour les bonobos dont Salonga est un habitat crucial.

Situé au cœur du bassin du Congo, le Parc national de la Salonga est la plus grande réserve de forêt tropicale humide d’Afrique. Inscrit en 1984 sur la Liste du patrimoine mondial, l’Unesco avait menacé de lui retirer son prestigieux titre, notamment en raison du plan des autorités congolaises de rendre possible l’exploitation pétrolière à l’intérieur du site. C’est l’inverse qui arrive aujourd’hui puisque le Comité du patrimoine mondial a décidé de le retirer de la Liste du patrimoine mondial en péril où il était inscrit depuis 1999.

Nous souhaitons vous remercier pour votre signature à notre pétition « Non au sacrifice des primates pour le pétrole ! » lancée en 2018. Celle-ci continue car, contrairement à celui de la Salonga, le Parc national des Virunga est toujours menacé pour ses réserves de pétrole.

Il vous est encore possible de diffuser la pétition grâce aux différents boutons de partage (courriel, réseaux sociaux, messagerie, code QR) mis à disposition sur ce courriel et sur notre site :